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Frédéric Lefebvre-Naré

Ingénieur conseil chez Isée DataSTRATEGIES - Alumni de la Session Annuelle 9

 

Ingénieur (X, Ponts, CESS Ensaé), conseil indépendant en data depuis 1996 pour les entreprises et organisations publiques. Également évaluateur de politiques publiques, et conseiller dans les campagnes présidentielles de François Bayrou (2007) et Jean Lassalle (2017), conseiller municipal d’Argenteuil (2014-2020). Auditeur de la 9ème session annuelle (2008-2009).

IHEE: Pouvez-vous vous présenter ? A quel programme de l’IHEE avez-vous participé ? Pouvez-vous revenir sur cette expérience : souvenirs, anecdote à partager ?

Frédéric Lefebvre-Naré : Je suis conseil indépendant en data depuis 25 ans, pour les entreprises et organisations publiques ; j’ai aussi une activité d’évaluation de politiques publiques, qui m’a conduit à m’engager en politique, notamment comme conseiller de François Bayrou dans la campagne 2007, et de là, à être retenu dans le quota « politiques » de la 9ème Session Annuelle (2008-2009) de l’IHEE !

L’IHEE cherche, je crois, à plonger des décideurs ou influenceurs économiques français dans le bouleversement global, technologique, géostratégique ; à élargir notre champ de vision et nous faire prendre le rythme de ce changement planétaire.

Notre promotion a été servie : nous étions à Chicago dans les semaines qui ont suivi l’élection de Barack Obama, à la City sous le choc de la crise financière, et bien sûr à Shanghai entre ses grappes de gratte-ciel en construction, emmaillotés dans leurs échafaudages de bambou. Nous avions le sentiment de vivre l’Histoire en train de se faire.

 

Qu’est-ce qui a évolué, dans votre vie professionnelle ou personnelle, à la suite de votre passage par l’IHEE ? 

La première réponse qui me vient à l’esprit renvoie aux contacts noués. L’IHEE est une expérience humaine très dense, et c’est en partie à travers des relations entre personnes, qu’elle se prolonge. La relation avec des personnes de métiers et environnements différents, dont on arrive à suivre les travaux et la trajectoire parce qu’on a eu cette occasion de se découvrir un peu en profondeur. Par exemple dans ma promotion Guillaume Sainteny, Frédéric Lerais, ou David Cousquer (Trendeo) d’une promo antérieure.

L’expérience de l’IHEE m’a certainement débarrassé aussi de toute timidité « hexagonale » sur mes sujets professionnels. Par exemple, quand dans les deux années suivantes, j’ai développé un système de collecte et d’analyse de discussions en ligne, net-conversations, j’ai posé dès le départ qu’il devrait fonctionner à l’identique dans toutes les langues, tous les alphabets. Donc qu’il devait se passer de toutes notions de dictionnaire, d’orthographe et de grammaire. Aujourd’hui, où je travaille à un livre de vulgarisation sur les data, je participe moi-même à la discussion en ligne sur le sujet et j’y vais franco, sans révérence particulière pour le fait que les interlocuteurs soient à San Francisco ou à Chennai, travaillent en indépendant ou chez un GAFA. Et tant pis pour les fautes d’anglais, tout le monde en fait.

 

Quel est votre regard sur les évolutions à venir dans le domaine de la data?

Mon domaine professionnel — les data — transversal à beaucoup de secteurs économiques, vit depuis quelques mois une deuxième révolution, neuf ans après l’irruption de l’apprentissage profond (deep learning) qui a remis au premier plan l’Intelligence Artificielle.

Cette première révolution, de 2012, c’était la possibilité de construire des calculs sur des très grands volumes de données : une image c’est 3 millions de chiffres, l’ordinateur calcule que c’est un chat ; un texte quelconque en chinois, l’ordinateur en calcule une bonne traduction en italien; les dizaines de milliers de data par seconde que contient la voix d’une personne qui parle, l’ordinateur vous écrit les sous-titres. L’ordinateur s’est montré capable d’utiliser ces données tellement massives qu’elles étaient auparavant considérées comme des « documents » que seule l’intelligence humaine peut interpréter. Cela a suscité un boom de méthodes nouvelles, algorithmes au sens informatique ou algorithmes au sens de l’apprentissage statistique ; méthodes souvent dédiées à tel ou tel type de data : réseaux convolutifs pour les images, Transformers pour les texte, etc.

La révolution actuelle, de 2020-2021, est celle de la réunification. Au-delà de la diversité des types de data, il y a une même « supply chain » qui va des phénomènes observés et stockés en data, jusqu’au « prédictif » ou au « data product » ; il y a les mêmes sujets de biais et d’aléa, de structuration des data, de valeurs aberrantes ou de doublons de valeurs. On voit même arriver de nouvelles architectures d’apprentissage profond plus universelles, moins dépendantes du type de data, donc potentiellement prêtes à s’étendre à de nouveaux domaines.

Je crois voir émerger la « science des données » qui fait pendant à la « data science », « l’économie des data » qui est le socle de « business data-driven ».

Le monde numérique contient deux types de choses : des programmes et des data. À côté du slogan « Software eats the world », les entreprises, comme le monde académique, sont en train de réaliser que « Data feeds the world », ... et que ça demande autant d’investissement, autant de formation, autant de science, autant de compétences, que pour le software.

 

Les évolutions perçues dans votre entreprise rendent-elles nécessaires selon vous l'acquisition de nouvelles compétences dont l'IHEE devrait se saisir ?

Je crois que l’irruption de l’épidémie a catalysé la révolution dont je viens de parler. La pandémie a spectaculairement, hélas, réhabilité les « small data », la modélisation explicite : tout le monde a compris que plus il y a de personnes atteintes, plus il y a de transmission, donc de nouveaux malades. Ce n’est pas tiré des data, « data-driven ». C’est la compréhension élémentaire de ce qu’est, physiquement, une épidémie.

Le choc, pour moi, a été de voir de nombreux experts ou scientifiques, y compris certains de mes maîtres, échouer à ce test. Eux qui avaient conseillé de grandes entreprises sur des systèmes d’information géants, ou enseigné les maths à un niveau très avancé, ou prophétisé brillamment les révolutions numériques, ont passé le mois de février 2020, voire aussi celui de mars, à ne pas appliquer ce qu’ils savaient ; à construire des raisonnements de bric et de broc qui ne pouvaient servir qu’à se rassurer ou à rassurer leur entourage. A quoi sert toute cette science si, quand survient un événement important, elle s’évanouit ? Pire, si elle se transforme en aveuglement construit, lui-même contagieux (« mon ami Untel qui est un expert m’a dit de ne pas m’inquiéter ») ?

Même le service des études du Ministère de la Santé avait sorti des scénarios absolument grotesques, sans aucune base scientifique. (Le Ministère a au moins eu le mérite de les publier).

Je n’avais pas imaginé que les décideurs pourraient être à ce point intoxiqués par leur environnement intellectuel, leurs conseils, leurs experts.

Comment est-ce évitable ? Comment une expertise autre que de cour peut-elle être effectivement audible dans les médias ou dans les cercles de décision ? Là je l’ignore totalement. C’est peut-être, pour le coup, un sujet pour l’IHEE !

 

Avec les data que vous collectez, quel regard portez-vous sur la façon dont la crise du Covid-19 a été vécue à l'international ?

Fin mars et début avril 2020, j’ai utilisé notre outil net-conversation pour analyser comment la Covid-19 était traitée ; c’est-à-dire tout le vécu de l’épidémie, pour les patients comme pour les soignants ou les chercheurs, sous l’angle médical (pas le confinement ni le débat politique). Pour échapper aux polémiques franco-françaises (notamment à l’époque sur l’hydroxychloroquine et le Professeur Raoult), j’ai collecté uniquement du contenu en anglais, donc majoritairement nord-américain — mais aussi émis par des Européens, Indiens, Chinois, etc.

Mais ce que nous avons trouvé dans ce matériau, avec l’équipe de DCAP Research, nous parlait tout aussi bien de la France. Les mêmes maillons de nos sociétés avaient été touchés de la même façon ; au-delà de la différence des systèmes de soins, des tempéraments différentes des chefs d’État, ou du nom différent des molécules dont on espérait qu’elles soignent et dont on doutait des résultats.

Le monde ne s’est pas forcément rapproché ou rétréci, au contraire, les frontières semblent plus hautes ; les débats dans les différentes langues ont peu communiqué entre eux ; mais l’expérience vécue, le traumatisme, ses conséquences, ont été à peu près les mêmes pour tous.

La grande différence vient sans doute après notre étude de mars 2020. Depuis, l’Europe continentale, notamment la France, et le Brésil, se sont distingués par leur échec à la fois à maîtriser l’épidémie à l’échelle des relations sociales, puis à organiser le passage à une « industrie de guerre » vaccinale. J’imagine que cela pourrait laisser des années voire des décennies d’écrasement mental, de « mentalité de défaite », de doute sur notre capacité collective à entreprendre et à réussir.

Pour nous sortir de la honte, dans les prochains mois, les deux prochaines années, il faudra sans doute un leadership exceptionnel, dans nos pays, dans nos entreprises. Et un effort collectif de vérité, de remise en cause, de réconciliation. Les conditions, je crois, d’un « miracle européen », pour prendre l’analogie du miracle allemand des années 50-60.


Avez-vous un conseil, une réflexion, une lecture, une citation, une œuvre d’art à partager avec nos lecteurs ? Et pourquoi ?

Je viens de terminer la lecture d’un gros livre et d’un tout petit, tous deux fascinants. « Une terre promise », les mémoires du président Obama, incroyables de densité, d’exigence envers soi-même, de lucidité ; une immense leçon pour qui, comme moi, s’intéresse aux décisions de haut niveau sans en avoir le talent ! Et « Du fanatisme » : Adrien Candiard, religieux catholique, montre pas à pas (désolé de spoiler) en quoi le fanatisme religieux manifeste, non un attachement à Dieu, mais une absence à Dieu : le fanatique serait comme l’enfant qui, n’osant pas nager dans l’océan, creuse dans le sable un trou où remontera un peu d’eau sale. Et se force à y voir sa mer.
 

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